Explication_Yashima ( Nô )

Explication de la pièce de Nô

Yashima (屋島)

La pièce de Nô Yashima met en scène Minamoto no Yoshitsune et s’inspire de la célèbre bataille de Yashima, qui opposa les clans Genji et Heike dans la province de Sanuki.

Elle appartient à la catégorie des shura-mono, pièces dans lesquelles l’esprit d’un guerrier apparaît pour évoquer les souvenirs de la guerre.

Parce que le récit est porté par le camp victorieux, elle est plus précisément classée parmi les « shura de victoire » (kachi-shura) et compte parmi les trois grandes pièces de ce genre.

Dans la pièce, l’esprit de Yoshitsune apparaît et se remémore la bataille de Yashima.

Au cœur d’un combat mêlant navires et cavaliers, Yoshitsune laisse accidentellement tomber son arc dans la mer, où il dérive vers les lignes ennemies. Craignant que cet arc ne soit capturé — ce qui entacherait sa réputation de guerrier — il pousse son cheval jusqu’au bord des navires adverses et, au péril de sa vie, repousse les crochets ennemis pour récupérer son arme.

Son vassal Masuo no Jūrō Kanefusa le réprimande en pleurant pour avoir pris un tel risque. Mais Yoshitsune répond que ce n’était pas l’arc qu’il regrettait, mais l’honneur de son nom de guerrier qu’il voulait préserver.

Cette détermination émeut profondément ceux qui l’entendent.

Yoshitsune évoque ensuite les combats du monde des Asura (shura-dō), où il est condamné après sa mort. Dans la cosmologie bouddhique, ce monde est celui des guerriers, où les êtres renaissent pour se livrer à des combats sans fin. La bataille qu’il y mène contre Taira no Noritsune, son ancien adversaire de Dan-no-ura, est représentée par une danse d’une grande intensité, si violente que mer et montagne semblent trembler.

Mais lorsque l’aube approche, l’illusion se dissipe :

les ennemis aperçus n’étaient que des mouettes tournoyant dans le ciel,

et les cris de guerre n’étaient que le vent soufflant sur la baie.

L’esprit de Yoshitsune achève alors sa danse et disparaît.

Une version exceptionnelle : « Daiji »

Dans cette représentation, la pièce est donnée avec un kogaki (indication scénique spéciale) appelé « Daiji », qui introduit plusieurs développements spectaculaires.

L’intermède de kyōgen (ai-kyōgen) devient ainsi « Nasu no Yoichi-gatari », une pièce rare du répertoire narratif du kyōgen.

Elle relate l’épisode célèbre du « Éventail pour cible » (Ogi no mato) tiré du Heike monogatari.

Le récitant incarne tour à tour quatre personnages — le narrateur, Yoshitsune, Gotō Hyōe Sanemoto et Nasu no Yoichi — en changeant de position sur scène et en modulant sa voix et ses gestes.

Cette performance exige une maîtrise exceptionnelle : variations de timbre et d’intensité, rythme du récit, gestion du silence et des déplacements.

C’est pourquoi cette pièce est considérée comme l’un des sommets du récit kyōgen.

« L’éventail pour cible » (Ogi no mato)

Cet épisode est l’un des plus célèbres du Heike monogatari.

Au crépuscule de la bataille de Yashima, alors que les combats ont momentanément cessé, un bateau du clan Heike s’avance vers le rivage.

À son bord se tient une dame tenant au bout d’une perche un éventail, défi lancé aux archers du clan Genji : qu’ils tentent de l’atteindre.

S’ils manquent la cible, l’honneur des Genji sera perdu.

Yoshitsune cherche alors un archer capable d’un tel exploit et désigne Nasu no Yoichi, un jeune guerrier d’à peine vingt ans.

Après avoir d’abord hésité, Yoichi accepte la mission.

Il s’avance à cheval dans la mer agitée, bande son arc et prie :

« Namu Hachiman Daibosatsu », implorant la protection des divinités.

La flèche part et transperce parfaitement le manche de l’éventail.

L’éventail s’élève dans les airs, tournoie dans la brise printanière, puis retombe doucement sur les vagues.

Sous la lumière du soleil couchant, l’éventail orné d’un soleil rouge flotte sur la mer blanche d’écume, comme une scène sortie d’un rouleau peint.

Des cris d’admiration s’élèvent des navires des Heike, tandis que les Genji, sur le rivage, éclatent en acclamations.

Yoshitsune lui-même ne peut cacher sa satisfaction.

Si vous le souhaitez, je peux aussi vous préparer :

  • une version encore plus élégante, très “théâtre français” (style Comédie-Française / Bouffes du Nord)
  • une version très courte (100–120 mots) pour un programme
  • une version avec vocabulaire plus accessible pour le grand public européen

La version actuelle est déjà très bonne pour un programme de Nô en France, mais je peux la rendre encore plus littéraire et séduisante pour un public parisien si vous voulez.

Yashima (屋島 / 八島)

Les noms des personnages suivent le livret de chant (utai-bon) « Yashima » publié par Hinoki Shoten (école Kanze).

Yashima (écrit 屋島 dans l’école Kanze) est une pièce de Nô inspirée de la célèbre bataille de Yashima, relatée dans le Heike Monogatari.

La pièce met en scène l’esprit de Minamoto no Yoshitsune, qui apparaît pour raconter les événements de cette bataille.

La posture héroïque du guerrier brandissant son sabre, les puissants frappés de pied et la vigueur de la danse créent une impression de force qui fascine souvent le public. C’est pourquoi cette pièce est particulièrement appréciée.

Les pièces dont le thème est la guerre et les guerriers sont appelées « shura-mono » (pièces du monde des combats).

On les distingue parfois entre :

  • kachi-shura (les récits des vainqueurs)
  • make-shura (les récits des vaincus)

Comme Yoshitsune appartient au camp victorieux, Yashima est classée parmi les kachi-shura.

Elle fait également partie des Trois grandes pièces de shura victorieuses.

Outre son sujet héroïque, la richesse des personnages et la structure du récit constituent également l’un des grands attraits de cette œuvre.

Structure de la pièce

La pièce se divise en deux parties (mae-ba et nochi-ba) et l’histoire se déploie à travers les yeux d’un moine voyageur.

Première partie (Mae-ba)

La pièce commence lorsque un moine itinérant (Waki) arrive à Yashima-no-ura, dans la province de Sanuki (l’actuelle préfecture de Kagawa), lors d’un pèlerinage vers l’Ouest.

Originaire des environs de la capitale (Kyoto) et n’ayant jamais voyagé à Shikoku, il décide un jour d’entreprendre un pèlerinage dans les provinces de l’Ouest.

Accompagné de ses disciples (Waki-tsure), il se rend à Yashima en bateau.

Lorsqu’ils arrivent, la nuit est déjà tombée.

Ils cherchent alors un abri pour la nuit dans une cabane à sel (shioya), utilisée pour la fabrication du sel.

C’est alors qu’apparaissent un vieux pêcheur (mae-shite) et un pêcheur plus jeune (tsure).

L’un des moments les plus élégants de cette première partie est lorsque les pêcheurs chantent poétiquement le paysage qui s’étend devant eux, créant une atmosphère pleine de raffinement.

Lorsque les pêcheurs retournent vers la cabane, le moine demande au pêcheur la permission d’y passer la nuit.

Le vieux pêcheur refuse d’abord, disant que la cabane est trop misérable pour accueillir un hôte.

Mais lorsque le moine insiste, expliquant qu’il vient de la capitale et qu’il ne connaît pas la région, le pêcheur finit par accepter.

Une nuit sous la lune

La nuit est éclairée par une lune voilée (oborozuki).

En apprenant que le moine vient de la capitale, le vieux pêcheur devient nostalgique et confie qu’il y a autrefois vécu lui aussi.

Il se met alors à pleurer en évoquant le passé.

Le moine lui demande alors de raconter la bataille entre les clans Minamoto et Taira qui eut lieu ici.

Le vieux pêcheur commence alors son récit.

Le récit de la bataille

Nous sommes le 18 mars 1185 (première année de Genryaku).

  • Les Taira ont établi leur camp sur la mer.
  • Les Minamoto se tiennent sur le rivage.

Le commandant des Minamoto est Minamoto no Yoshitsune, dont la prestance impressionne tous ceux qui le voient.

Un bateau des Taira s’approche du rivage.

En réponse, une cinquantaine de guerriers des Minamoto avancent à cheval.

Parmi eux, Miho-no-ya Shirō s’élance le premier.

Il est attaqué par Akushichibyōe Kagekiyo, qui descend de son bateau.

Kagekiyo saisit la protection du casque (shikoro) de son adversaire et tire violemment.

Mais Miho-no-ya résiste, et la pièce d’armure se détache finalement du casque.

Les deux guerriers se séparent.

Pendant ce temps, Yoshitsune s’avance à cheval vers le rivage.

Son vassal Satō Tsuginobu s’interpose pour le protéger, mais il est frappé par une flèche tirée par Noritsune des Taira et tombe de cheval.

Du côté des Taira, Kikuō, le fils de Noritsune, est également tué.

Émus par ces pertes, les deux camps cessent le combat.

  • Les Taira retournent vers la mer
  • Les Minamoto regagnent la terre

Après cela, seuls résonnent les sons mélancoliques des vagues et du vent dans les pins.

Disparition du pêcheur

Le moine, impressionné par la précision du récit, demande au vieux pêcheur son nom.

Mais celui-ci disparaît sans répondre, laissant seulement ces mots :

« Ne vous réveillez pas trop vite du rêve éphémère de Yoshitsune. »

Ces paroles laissent entendre que le pêcheur était en réalité Yoshitsune lui-même.

L’intermède kyōgen (Ai-kyōgen)

Comme souvent dans le Nô, un intermède kyōgen intervient entre les deux parties.

Un personnage appelé Ai apparaît : c’est le véritable propriétaire de la cabane à sel.

Il s’étonne d’abord de voir les moines dans la cabane, mais finit par leur raconter lui aussi certains épisodes de la bataille, notamment l’affrontement entre Kagekiyo et Miho-no-ya.

Après cette conversation, il autorise les moines à passer la nuit.

Seconde partie (Nochi-ba)

Le moine, méditant sur les paroles mystérieuses du pêcheur, comprend qu’il lui a été demandé d’attendre en rêve.

Il s’endort alors la tête posée contre la racine d’un pin.

Apparition de l’esprit de Yoshitsune

Dans son rêve apparaît l’esprit de Minamoto no Yoshitsune.

Il explique qu’il est retenu dans ce lieu à cause de son attachement passionné né de la colère et de la guerre (shin’i).

Le souvenir de la bataille

Yoshitsune raconte qu’il ne peut oublier les combats menés sur mer et sur terre lors de la bataille de Yashima.

À un moment, il laisse tomber son arc, qui dérive vers les navires ennemis.

Craignant qu’il ne tombe aux mains de l’ennemi, il s’avance à cheval jusqu’aux bateaux des Taira pour le récupérer.

Les Taira tentent alors de l’attraper avec un crochet de combat (kumade) pour le faire tomber de cheval.

Yoshitsune parvient cependant à couper le crochet, récupère son arc et se retire.

Son vassal Masuo no Jūrō Kanefusa le réprimande en pleurant :

Même si cet arc valait mille pièces d’or, risquer sa vie pour lui est insensé.

Mais Yoshitsune répond :

Ce n’est pas l’arc qui m’importait.
Si l’ennemi l’avait pris, on aurait dit que Yoshitsune était un faible incapable de tendre un arc puissant.
Voilà pourquoi je suis allé le reprendre.
Si j’étais mort, cela aurait été le destin.
Mais si la fortune ne m’abandonnait pas, je devais le récupérer.
Et cet épisode sera peut-être raconté pour l’éternité.

Les guerriers présents sont profondément émus.

Le combat dans le monde des Asura

Yoshitsune évoque ensuite son existence dans le monde des Asura (Shura-dō).

Dans la cosmologie bouddhique, il s’agit de l’un des six mondes de la renaissance, un univers dominé par les combats incessants.

Là, Yoshitsune affronte à nouveau Taira no Noritsune, son ancien adversaire de la bataille de Dan-no-ura.

Cette bataille est représentée par une danse intense.

Vision finale

Les cris de guerre résonnent.

Les navires et les boucliers se déploient comme des vagues.

Les sabres brillent sous la lune.

Les clous des casques se reflètent dans l’écume.

Mais à l’aube, la vision se dissipe :

  • les ennemis n’étaient que des mouettes rassemblées
  • les cris de guerre n’étaient que le vent de Takamatsu

Tout devient la tempête du matin sur la baie.

L’esprit de Yoshitsune achève sa danse et disparaît.

La pièce se termine.

L’attrait de la pièce

Yashima, attribuée à Zeami, dépeint avec finesse :

  • la poésie du paysage de Yashima
  • la violence héroïque de la bataille de Yoshitsune

Le contraste entre :

  • la quiétude de la première partie
  • et le dynamisme de la seconde

constitue l’un des grands charmes de cette œuvre.

Cet article n’en présente qu’un aperçu.

C’est en assistant à une représentation de Nô que l’on peut pleinement ressentir toute la richesse de Yashima.

筆者 / Writer

小笠原弘晃

Hiroaki Ogasawara

能楽師狂言方和泉流 (公社)能楽協会会員 (一社)アトリエオガ.ジャポン 代表理事 l'association AtelierOGA Paris 理事 野村萬 野村万蔵 小笠原由祠に師事 3歳で初舞台、13歳の春にパリに留学し、それより日仏両国で日本文化普及活動/研鑽に励む。