Tsuri Gitsune _ Texte ( Extrait )
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Tsuri Gitsune
Il existait en un lieu un antique renard âgé de plus de cent ans.
Ce renard, dernier survivant de sa lignée, avait vu tous les siens exterminés par un
chasseur du voisinage.
Ayant compris que ce même chasseur cherchait désormais à lʼabattre,
et craignant pour sa propre vie,
le vieux renard prit une décision désespérée :
il se métamorphosa en Hakuzōsu, moine et oncle du chasseur,
et se présenta à la demeure de celui-ci.
Là, prenant une voix grave,
il reproche au chasseur son obstination redoutable contre renards
et lui raconta lʼhistoire de Tamamo-no-Mae,
femme dʼune beauté sans égale
dont la véritable nature était celle dʼun renard démoniaque.
Après sa mort, disait-on,
elle devint la « Pierre tueuse »,
répandant le malheur parmi les hommes.
Le chasseur, impressionné par les paroles du faux Hakuzōsu,
renonça à la capture des renards
et jeta son piège dans la pénombre du crépuscule.
Ravi, le vieux renard regagna sa forêt,
chantant de joie.
Mais sur le chemin du retour,
il découvrit le piège abandonné.
Sʼapprochant dʼabord par curiosité,
il fut bientôt envoûté
par lʼodeur irrésistible dʼune souris frite
qui servait dʼappât.
Bien quʼil sût pertinemment quʼil sʼagissait dʼun piège,
la faim lʼemporta :il abandonna son déguisement,
retrouva sa forme de renard.
De son côté, le chasseur, trouvant étrange
lʼattitude du moine Hakuzōsu,
alla examiner son piège.
Il y découvrit des traces évidentes
dʼun renard venu grapiller lʼappât.
Comprenant enfin
que le moine de tout à lʼheure
nʼétait autre que le vieux renard quʼil cherchait depuis longtemps,
il remit le piège en place
et se posta à lʼaffût.
Le vieux renard, désormais à visage découvert,
revint prudemment pour tenter
de sʼemparer de lʼappât sans se faire prendre.
Mais, malgré toutes ses précautions…
『釣狐(Tsuri-gitsune) 』フランス語翻訳 ‒ 第⼀部
Le Renard (déguisé en Moine Hakuzōsu)
(chant)
Après tant de pertes,
me voici, vieux renard solitaire,
baigné de larmes de regret.
Je suis, comme vous le voyez,
un antique renard de plus de cent ans,
sans plus aucun lieu où me cacher.
Lʼhomme dʼici, un certain chasseur,
un jour se mit à prendre les renards à lʼhameçon.
Trouvant cela divertissant,
plus il en attrapait, plus il sʼen amusait,
si bien quʼil a fini par ravirtous ceux de ma lignée,
sans en laisser un seul.
Et maintenant, cʼest moi quʼil vise.
Mais comme je ne baisse jamais la garde,
il ne mʼa, jusquʼici,
jamais surpris au mauvais moment.
Or, ce chasseur a un oncle, un moine
nommé Hakuzōsu.
Et tout ce que cet homme dit,
le neveu lʼécoute sans discuter.
Cʼest pourquoi, aujourdʼhui,
jʼai pris sa forme
et je me rends chez ce chasseur,
afin de lui faire une remontrance
et de lui faire cesser sa pêche aux renards.
Me voici donc métamorphosé
jusque dans les moindres détails.
Il me faut maintenant me hâter
jusquʼà la demeure du chasseur.
(chant)
Ayant quitté
mon vieux repaire familier,
je marche,
porté par mes propres pas,
et me voilà déjà arrivé
chez lʼhomme qui me pourchasse.
Me pressant ainsi,
je suis maintenant devant sa porte.
Chaque maison a ses qualités,
mais si celui-ci possédait un chien,
il mʼaurait été bien plus difficiledʼapprocher avec aisance.
Heureusement,
il nʼen garde point…
(à part)
Tiens… jʼentends un chien aboyer.
(se reprenant)
Non, non,
dans les environs, il nʼy en a pas.
Commençons par demander quʼon mʼannonce.
Holà, quelquʼun ? Quʼon mʼannonce !
Le Chasseur
(à part)
Tiens, il y a quelquʼun qui demande à entrer.
(au moine)
Qui donc réclame quʼon lʼannonce ?
Ah ! Maître Hakuzōsu !
Vous nʼavez nul besoin dʼêtre annoncé.
Mais à cette heure tardive,
quʼest-ce donc qui vous amène chez moi ?
Le Renard (déguisé en Moine Hakuzōsu)
Cʼest précisément cela.
Jʼai une bonne raison
de demander quʼon mʼannonce aujourdʼhui.
Le Chasseur
De quoi sʼagit-il donc ?Le Renard
Jʼai entendu dire
que vous pêchiez des renards.
Le Chasseur
Voilà qui me surprend,
car jamais je nʼai pris de renard de ma vie.
Le Renard
Allons, ne déguisez pas la vérité.
Tous ceux qui passent au temple répètent :
« Le neveu dʼUntel pêche les renards.
On le voit bien pourtant,
pourquoi donc ne lui faites-vous pas de remontrance ? »
Ne niez pas : dites-moi clairement ce quʼil en est.
Le Chasseur
Ainsi donc, vous avez entendu cela ?
Eh bien, cʼest vrai.
Le Renard
Jʼen étais certain.
Le Chasseur
Puisque vous savez tout,
je nʼai plus de raison de cacher quoi que ce soit.
Jʼen ai pris un dʼabord par hasard,
puis, trouvant cela amusant,
jʼen ai pris deux, trois, quatre…Le Renard
Oh !
Le Chasseur
… peut-être cinq, même.
Le Renard
Vous le voyez bien !
Les gens ne mentent pas :
on dit vrai en vous accusant.
Et que faites-vous donc
de ces renards que vous prenez ?
Le Chasseur
Ma foi, rien dʼextraordinaire.
Jʼen écorche la peau
pour mʼen faire un tapis.
Le Renard
Oh !
Le Chasseur
La chair, je la cuisine et je la mange.
Le Renard
Hmm…
Le ChasseurQuant aux os,
je les fais brûler en noir
pour en préparer des onguents à vendre.
Le Renard
Rien que de lʼentendre,
mon corps en frémit.
Sachez que les renards
ont lʼesprit obstiné et terrible.
Ne les pêchez plus,
je vous en conjure !
Le Chasseur
Je lʼignorais.
Dorénavant, je renoncerai à cette pratique.
Le Renard
Comment ?
Vous renoncerez ?
Le Chasseur
Certainement.
Le Renard
Dans ce cas,
jʼai ici un récit ancien
sur lʼeffroyable obstination des renards.
Voulez-vous que je vous le raconte ?
Mais si vous ne renoncez pas à les pêcher,
cela ne servirait à rien.Le Chasseur
Puisque je ne pêcherai plus,
jʼaimerais entendre ce récit.
Le Renard
Très bien.
Jʼai fait un long chemin,
je suis las.
Donnez-moi ce tabouret, là.
Le Chasseur
Bien volontiers.
Le voici.
Le Renard
Écoutez bien
pendant que je parle.
Le Chasseur
Je vous écoute.
Le Renard
Dʼabord, sachez ceci :
les renards sont des divinités.
En Inde, ils résident
au sanctuaire de Yashio ;
en Chine, au sanctuaire de Kisaragi ;
et chez nous,
les cinq grands sanctuaires dʼInarisont également des renards.
Le Chasseur
Ah…
Le Renard
Il existait à la cour
une dame nommée Tamamo-no-Mae.
Sa beauté était telle
que, de quelque côté quʼon la regarde,
elle semblait sans ombre ni défaut.
Or, comme les perles véritables
nʼont ni face ni revers,
elle reçut ce nom de Tamamo-no-Mae.
Pourquoi lʼa-t-on ensuite appelée
« la femme-démon », me demanderez-vous ?
Un jour, après un concours de poèmes impérial,
lorsque lʼon faisait de la musique,
un violent vent se leva soudain,
éteignant toutes les lampes du palais.
Alors Tamamo-no-Mae fit jaillir
de son propre corps
une lumière dorée
éclairant toute la salle.
LʼEmpereur, stupéfait,
se dit : « Elle nʼest point humaine.
Elle doit être un esprit métamorphosé. »
Depuis lors, on la nomma
la « Femme-démon ».
Peu après, lʼEmpereur tomba gravement malade.
Abe no Yasunari, le devin, fut appelé.Ayant dispersé par terre
les symboles de divination
et consulté les présages,
il déclara :
« Tout cela est lʼœuvre de Tamamo-no-Mae. »
Car cette femme, en vérité,
nʼétait autre quʼun renard originel.
En Chine, jadis,
elle fut la reine Bao Si,
épousant sept empereurs lʼun après lʼautre ;
et maintenant,
elle avait traversé jusquʼau Japon
pour prendre la vie de notre souverain.
Comme il sʼagissait dʼun grand péril,
on fit venir moines et ascètes
pour des rituels de conjuration.
Mais, malgré toutes les prières,
aucun signe dʼefficacité ne se manifesta.
Ayant franchi les quatre degrés rituels
et paré le cinquième,
il fut décidé dʼaccomplir
le rite du Bouddha Yakushi.
Mais ne pouvant plus demeurer au palais,
elle chuta et sʼenfuit
jusquʼaux plaines de Nasu,
en la province de Shimotsuke.
Puisquʼil sʼagissait dʼun péril
touchant tout le pays,
il ne pouvait être traité à la légère.
Or, comme le chien est lʼanimal
qui perçoit naturellement la forme du renard,il fut décidé de procéder
à une chasse rituelle aux chiens,
le Inu- oi .
Les ordres furent donnés
à Miura no Suke
et à Kazusa no Suke.
Tous deux acceptèrent la mission
et, menant avec eux
leurs fils, vassaux et jeunes guerriers,
ils descendirent sur les plaines de Nasu,
où lʼon mena, dit-on,
cent jours durant
la grande chasse aux chiens.
Lorsque ces cent jours furent écoulés,
un renard apparut soudain,
dont la tête et la queue
mesuraient plus de sept toises .
La première flèche
fut tirée par Miura no Suke,
la seconde par Kazusa no Suke :
hyō ! dokki !
Toutes deux frappèrent leur cible.
Le renard bondit alors en criant :
« Mʼavez-vous eu ? »
On se précipita,
lʼépée dégainée,
et on lʼabattit sur-le-champ.
Le renard fut offert à lʼEmpereur,
et aussitôt
la maladie impériale disparut.
Le pays retrouva la paix,
et lʼère devint prospère et sereine.Mais lʼâme du renard ne sʼéteignit point.
Elle demeura,
se changea en un immense rocher,
et prit dʼinnombrables vies.
Les bêtes qui courent sur la terre,
les oiseaux mêmes qui fendent le ciel,
tombaient morts à son approche.
Parce quʼil causait tant de massacres,
on le nomma
la Pierre Tueuse ̶ Sesshōseki.
Or, il y eut un moine nommé Genʼō.
Se tenant devant cette pierre,
il la réprimanda en ces termes :
« Toi, pierre de mort,
es-tu par nature dotée dʼun esprit ?
Dʼoù es-tu venue,
et vers où comptes-tu aller ? »
Et brandissant son bâton,
il la frappa trois fois.
Depuis que la pierre se fendit sous ces coups,
le ressentiment du renard persista encore,
et continua de prendre des vies.
Voyez donc
combien lʼobstination des renards
est chose effroyable.
Cʼest pourquoi, à partir dʼaujourdʼhui,
je vous en conjure une fois encore :
cessez entièrement
de pêcher les renards.
(fin du récit)Le Chasseur
Quelle histoire terrifiante
vous venez de me conter.
Jusquʼà présent,
je pêchais les renards
sans y penser sérieusement.
Mais après ce récit,
mon cœur sʼest éveillé.
Désormais,
je renoncerai pour de bon
à cette pratique.
Le Renard
Comment ?
Vous cesserez de pêcher ?
Le Chasseur
Oui, assurément.
Le Renard
Dans ce cas,
on dit quʼil existe ici
un objet servant à pêcher les renards…
un piège , je crois.
Faites-le jeter également.
Le Chasseur
Je le jetterai
après votre départ.
Le RenardNon.
Voir ces outils de chasse
fait toujours renaître lʼenvie de pêcher.
Si vous voulez vraiment cesser,
jetez-le ici-même,
devant mes yeux.
Le Chasseur
À vos ordres.
(il va chercher le piège)
Est-ce bien celui-ci ?
Le Renard
Quelle puanteur !
Quelle impiété !
Oser présenter une chose si sanglante
sous le nez dʼun moine !
Jetez-le sur-le-champ !
Le Chasseur
Oui…
Le Renard
Vite, jetez-le !
Le Chasseur
À lʼinstant.
Voilà, il est jeté.Le Renard
Vous lʼavez vraiment jeté ?
Le Chasseur
Oui.
Le Renard
Ah…
Je suis satisfait
de voir que vous avez suivi mes paroles.
Jʼaurais aimé passer plus loin
saluer vos enfants,
mais le jour est défavorable.
Je reviendrai une autre fois.
Le Chasseur
Comme il vous plaira.
Le Renard
Venez donc un jour au temple.
Il nʼy a rien de somptueux,
mais je vous offrirai
du thé,
et un peu de kombu roulé au poivre.
Le Chasseur
Je vous en remercie humblement.
Le RenardUn pauvre moine comme moi
nʼa rien dʼautre à offrir :
du kombu, du poivre,
et du thé…
du thé seulement.
Le Chasseur
Votre visite mʼa honoré.
(il regarde autour de lui : le moine a disparu)
Le Renard (seul)
Du thé seulement…
du thé seulement…
Ah ! quelle joie, quelle joie !
Je lʼai convaincu,
il a cessé la chasse.
Désormais,
où que jʼaille,
je nʼaurai plus rien à craindre.
En un moment si délicieux,
rentraient chantant
vers mon vieux tertre.
(chant)
Cʼest parce que je vis en ce village
que ma renommée sʼest répandue…
Allons, allons,
vers mon antique tombe,
shanara, shanara …Hoï !
Quelle horreur !
Il a dit avoir jeté le piège,
et pourtant,
il lʼa laissé
au beau milieu de mon chemin !
Ah… cet homme est plein de soupçons.
(regardant le piège)
Je vois quelque chose de noir,
de petit.
Je nʼai jamais vu de ma vie
ce quʼon appelle un piège.
Aujourdʼhui est jour de chance :
approchons-nous
pour en examiner la forme.
(il frappe le piège avec son bâton)
Hé toi !
Cʼest donc sous cette forme noire
que tu as pris
tant de ceux de ma lignée ?
Hé ! hé ! hé !
(il renifle le bâton)
Kushi, kushi, kushi…
Ah… voilà pourquoi
tant de jeunes se sont fait prendre.
On y a placé
une souris bien grasse,
frite dans lʼhuile.
Comment ne pas la manger ?
Je vais bondir
et lʼengloutir dʼune bouchée !(il pose son bâton sur lʼappât)
Non, non !
Après avoir vu tant des miens
tomber dans ce piège,
je ne dois pas, moi aussi, mʼy faire prendre.
Retournons au vieux tertre.
(en monologue)
Inutile…
retournons au vieux tertre…
inutile…
(il revient vers le piège)
Sans se prendre au piège,
il suffit dʼarracher lʼappât.
Il nʼy a là
aucun danger.
Bondissons
et mangeons lʼappât seulement !
(il rit en frappant le piège)
Ho ho ho ho ho !
Quelle frayeur !
Jʼallais mʼy faire prendre.
Non, non…
inutile, inutile.
Changeons de chemin.
(sʼéloignant)
Inutile…
retournons au vieux tertre…
Kushi kushi kushi…Inutile…
retournons au vieux tertre…
Inutile…
retournons au vieux tertre.
Inutile…
retournons au vieux tertre.
Kushi kushi kushi…
Du thé seulement…
du thé seulement…
À bien y réfléchir,
pour ceux de ma lignée,
ce serait une trahison.
Pour venger mes proches,
je devrais bondir,
et lʼengloutir dʼune seule bouchée…
(il se précipite vers le piège)
Mais…
si je garde encore sur moi
cette robe bleu-vert,
mon corps est trop lourd,
je ne peux pas manger.
Ah… jʼai envie de manger…
jʼai envie de manger…
(il frappe la souris avec son bâton)
Hé toi !
Pour venger ceux de ma lignée,
jʼai rapporté ce vêtement bleu-vert ;
je vais lʼôter à lʼinstant
et te dévorer sur-le-champ.
Tiens-toi prêt,
ne tʼéchappe pas,ne tʼéchappe pas !
Hé ! Hé ! Hé !
Kushi kushi kushi…
Fin de Mae-Ba ( Première partie )

小笠原弘晃
Hiroaki Ogasawara

